Le cinéaste, c’est obscur objet du cinéma

« La réalisation est un cas à part : aucune école sérieuse ne peut prétendre former en 2 ou 3 ans à la mise en scène » a confié Jacques Faure, directeur des productions de l’ESRA (Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle) à l’occasion d’un article comparatif sur les formations de cinéma et d’audiovisuel. « Bon nombre de réalisateurs ne sont jamais passés par une école de cinéma et les parcours peuvent être plus ou moins rapides en fonction des personnalités ».

A la différence des spécialistes audiovisuels (chef opérateur, réalisateur, monteur, étalonneur…) ayant reçu une expertise par définition segmentée, le cinéaste à un profil  artistique et technique plus volatil, avant tout en quête d’affirmation et d’expérimentation de son talent. Si l’école de cinéma peut favoriser une indeniable prise de conscience d’aspects créatifs, culturels  et techniques celle-ci n’offre en revanche aucune solution pour devenir cinéaste. Le cinéaste se découvre par la pratique et se dévoile par les projets. 

Le cinéma « amateur »

Claude Lelouch a ouvert en 2015 des « ateliers du cinéma ». Selon lui « Le cinéma amateur » est tout simplement « la meilleure école du monde et dans tous les domaines ». « Le cinéaste amateur » est très complet, « il fait l’acteur, le producteur, l’écrivain, s’occupe aussi du montage, du mixage… »

Nous partageons cette conviction de fond mais l’expression de cinéma « amateur » est regrettable. L’histoire du cinéma est une histoire faite de conquêtes artistiques et technologiques, une histoire expérimentale (a t-on déjà oublié les cinéastes de la Nouvelle-Vague ?). Parler d’ « un cinéma amateur » relève davantage de l’opinion de ceux à qui l’art peut profiter (le spectateur)!

Following (1998), premier film du déjà légendaire Christopher Nolan, réalisé avec de l’argent de poche et des amis en guise d’acteurs s’est révélé être un « petit polar British rudement malin, bien ficelé et surprenant de bout en bout (…), un coup de maître ».

International Film festival de Rotterdam 1999
VPRO-Tiger-award, Following de Christopher Nolan

Tangerine (2015) a été réalisé à l’iPhone, avec un casting de non-professionnels recrutés sur YouTube, et récompensé par le Prix Nouvelles Vagues Acuitis

Le cinéaste « complet »

Le cinéaste ayant par définition un profil artistique et technique très volatils comment, dès lors, juger objectivement de son caractère “complet” et selon quels critères artistiques et techniques ?
Comment, par exemple, comparer des cinéastes-auteurs tels que Claude Chabrol, Christopher NolanMichael Mann, Pedro Almodóvar, Woody Allen? Leur personnalité, leur façon d’envisager la narration filmique, leurs points de force ne sont absolument pas les mêmes. Steven Spielberg, l’un des meilleurs conteurs cinématographiques qui soit, bien que travaillant avec une égale intensité les aspects majeurs de la matière filmique (cohérence du script, découpage technique, mise en scène, montage) n’est pourtant pas auteur (il est un scénariste très occasionnel ne s’aventurant par ailleurs que sur son genre de prédilection, jeux vidéos/ sci-fi).
Le travail du cinéaste relève d’une approche (et d’une vision) bien plus globale qu’un simple réalisateur c’est une évidence. Il peut écrire, réaliser et éditer un film comme il peut se contenter de légère retouche sur le script et ne travailler que la direction artistique. Parler d’un cinéaste « complet » peut être un facteur intimidant voir bloquant pour un aspirant cinéaste aux talents plus circonscrits ou, plus exactement, spécifiques. A cet égard nous avons dressé une liste de l’ensemble des tâches et responsabilités qu’un cinéaste est amené à rencontrer durant le cycle de vie d’une création cinématographique.

Compétences et responsabilités du cinéaste

Cette liste à valeur pédagogique permettra à l’aspirant cinéaste de prévisualiser l’ensemble des étapes qui peuvent l’attendre. Suivant sa personnalité, la typologie et l’envergure du projet, un cinéaste pourra faire le choix de s’en tenir à un noyau de compétences (et déléguer le reste des tâches à une équipe technique) ou au contraire souhaiter exercer une maitrise plus globale et indépendante.

  • Conception et écriture du scénario: compétence/ rôle 0-100%
  • Casting: préférence artistique 100%
  • Découpage technique (script du scénario): compétence/ rôle 0-100%
  • Mise en scène (composition et dynamique visuelle): compétence et rôle 100%
  • Mise en scène (acteurs): compétence et rôle 100%
  • Props (accessoires, costumes, décors): directive 100%
  • Repérage (lieux de tournage): préférence artistique 100%
  • Photographie: compétence 0 à 100% (majoritairement délégué), directive 100%
  • Réalisation (opérations caméra): compétence/ rôle 0 à 100%
  • Montage: compétence/ rôle 0 à 100%, directive 100%
  • Étalonnage: compétence 0 à 100% (majoritairement délégué), directive 100%

Le cinéaste parti de rien et qui en veut: morceaux choisis

Steven Spielberg se « réfugie » très tôt dans le cinéma et commence à filmer à 12 ans avec la caméra de son père. Il se fait remarquer à 17 ans avec sa première réalisation de science-fiction Firelight produit pour environ 500$.

Deux faits intéressants, ce grand cinéaste est dyslexique (quand ses collaborateurs lisent un scénario en une heure, il lui faut la journée) et il s’est vu refuser une inscription à une école de cinéma (pour l’anecdote tel fut le cas d’autres grands cinéastes tel Wim Wenders Paris Texas, Les ailes du désir, Si loin, si proche!– recalé par l’Institut des hautes études cinématographiques de Paris… Il y a aussi les talentueux cinéastes qui abandonnent leurs études de cinéma ou échouent à les valider tels  Jean-Marc Vallée et Roman Polanski respectivement).

François Truffaut, enfant délaissé et mal aimé par ses parents (qu’il mettra en scène dans Les quatre cents coups), « se réfugie » dans la cinéphilie. Pour lui, le cinéma est mieux que la vie.

A 17 ans, il rencontre le critique de cinéma André Bazin, le plus influent de son époque, qui le prend sous son aile, le sauvant au passage de la délinquance. Ayant quitté l’école après son certificat d’études, il est formé à la critique par son mentor. Il devient l’un des rédacteurs les plus doués et incisifs. Il monte une société de production, Les Films du Carrosse (en hommage à Renoir) ce qui lui permet de tourner son premier long métrage Les quatre cents coups qui sera un choc au festival de Cannes 1959, remportant le prix de la mise en scène…

Christopher Nolan commence à tourner à 7 ans  avec la caméra de son père. Sa jeunesse est parsemée de court-métrages.

Malgré son appétence pour la réalisation le futur cinéaste préfèra étudier la littérature anglaise. Au cours de ses études, il crée avec sa compagne de classe Emma Thomas (qui devint sa femme et fidèle co-productrice) un club de cinéma pour les étudiants de son campus. C’est bien plus tard, à l’âge de 28 ans qu’il réalisera son premier long-métrage, Following, tourné sur une année entière à raison de 15 minutes de pellicule tournée chaque samedi. Succès critique,  sa carrière et son talent explose.

Quentin Tarantino n’a jamais été fan des études et les abandonne à partir de la 3ème. Mordu de cinéma, il souhaite devenir comédien et finit par intégrer des cours d’art dramatique, une formation qui se révélera un précieux atout pour la direction d’acteurs lorsqu’il deviendra réalisateur.

L’envie de réaliser s’affirme dès ses premiers succès d’écriture (True Romance, Tueur né). Plutôt que de continuer de vendre ses créations il prend le risque de réaliser son prochain scénario, Reservoir Dogs. En cours de production, il présente une scène du film au laboratoire des cinéastes du Sundance Institute. Terry Gilliam le félicite, des acteurs de renoms rejoignent le projet qui sera présenté au festival de Cannes…

Jean-Pierre Jeunet ne connaissait personne dans le cinéma et travaillait à la poste. Il s’essaie aux court-métrages d’animations avec son ami Marc Caro. Une grande persévérance couronnée par des premiers prix internationaux et 10 ans plus tard leur premier long-métrage, Delicatessen, auréolé de récompenses.

James Cameron, diplômé en physique, réalise son unique court-métrage Xenogenesis à 24 ans (quittant son travail de routier pour s’y consacrer). Repéré par la New World Picture il est engagé à différents postes (directeur artistique, effets spéciaux, décorateur). Des producteurs lui propose de sauver Piranhas II : les Tueurs volants dont l’histoire et la production sont chaotiques, il tente sa chance espérant transformer l’essai. Le tournage est ingérable et il abandonne mais reste créditer à la réalisation. Se sentant piégé il vient en douce refaire le montage afin de sauver le film et son honneur avec. Expulsé il en tombe malade. En proie à de multiples cauchemars l’un d’eux lui révèle un robot d’apparence humaine sortant des flammes et impossible à tuer, le Terminator est né. Il utilisera tous ses moyens financiers pour réaliser le film et de façon guérillero (sans autorisation et budget préalable).

Stanley Kubrick n’était pas plus passionné par les études que Quentin Tarantino. Adolescent  son père lui offre un appareil photo et c’est le coup de foudre, il vivra de la photographie professionnelle pendant des années. Passionné de cinéma européen en particulier, il finira par se frayer un chemin jusqu’à la réalisation de documentaires mais sans grands succès. A force de collaboration et de multiples essais indépendants où il occupe tous les postes (réalisateur, chef opérateur, preneur de son, monteur…)  il réalise son premier chef d’œuvre à l’âge de 28 ans avec Les sentiers de la gloire.

Parole d’autodidacte

« Si vous êtes vraiment mordu vous pouvez faire de nombreux petits films et d’une façon ou d’autre ces films seront vus par des personnes qui décideront de vous engager pour réaliser un clip musical, publicitaire, un show télévisé ou encore un long métrage », Steven Spielberg

« Prenez une caméra. Filmer quelque chose. Peu importe si c’est court, peu importe si ça parait ringard, peu importe si vous faites tourner vos amis et votre sœur dedans. Mettez votre nom dessus comme réalisateur. Maintenant vous êtes un réalisateur. Tout le reste n’est qu’une négociation de budget et d’honoraires », James Cameron

« A ce jour je pense qu’au lieu d’aller dans une école de cinéma, prenez juste une caméra et essayer de commencer à faire un film », Quentin Tarantino

« La meilleur chose qu’un aspirant réalisateur devrait faire est de prendre une caméra avec un peu de pellicule et faire un film peu importe le genre », Stanley Kubrick

« L’école de cinéma est pour les imbéciles. Prenez votre caméra, vivez et apprenez à faire des films. J’ai regardé beaucoup de films, je n’ai pas fait d’école de cinéma et la meilleure éducation je l’ai eu en faisant des films. Alors, faites un film », Terry Gilliam

« Pour moi, il n’a donc jamais été question de faire une école de cinéma. J’ai toujours eu la conviction que la technique de cinéma s’apprend en une semaine, Olivier Assayas

« J’ai dit à mes débuts qu’il ne fallait pas plus de quatre heures – et encore quand on est pas doué – pour apprendre la mise en scène, et je le pense toujours », Claude Chabrol

« C’est important si vous aimez quelque chose de bénéficier d’une influence le plus tôt possible et de l’expérimenter en vrai », J.J Abrams

« Je le suis devenue [cinéphile] ! Si j’avais vu les chefs d’œuvre que j’ai vus après, je n’aurai peut-être pas osé me lancer… », Agnès Varda

« J’ai vu la Jetée [de Chris Marker (1962)] seulement après avoir terminé Echoes of Silence. C’est un film magnifique. Je crois que si je l’avais vu avant, mon film n’aurait jamais pu être aussi frais et spontané. […] J’ai ensuite tourné un film qui m’a permis d’apprendre tous les aspects techniques du cinéma. Ce fût une très bonne école pour moi », Peter Emanuel Goldman

« Je pense que c’est ce qui fait le grand écart entre le cinéphile et le cinéaste. Parfois, j’essaye de tuer le cinéphile en moi […] sinon c’est mortifère. J’aurais l’impression de faire des films tombeaux », Yann Gonzalez

« Je n’ai jamais rêvé de faire du cinéma. Le fantasme, ce n’est pas mon truc. Mon éducation cinématographique s’est construite en dehors de l’école, simplement en regardant des films », Pierre Jolivet

« Un jeune cinéaste va râler de ne pas pouvoir filmer le mec qui sort de sa voiture avec une grue. Hors ce plan ne sert à rien, on le voit dans tous les films. Prenez des risques, les mecs. Bousculez la grammaire au lieu de copier les autres. Pensez à Fellini, à Bergman… », Bertrand Blier

« Je n’ai d’ailleurs aucune culture cinématographique. Moi ma culture, c’est Titanic, Jumanji, Les Batman, de Tim Burton… J’ai commencé à regarder des films à 16 ans et arrêté à 17 ans et demi parce que j ‘ai commencé à faire du cinéma moi-même et que je n’ai jamais cessé depuis. », Xavier Dolan

[…] j’étais en train de devenir un de ces réalisateurs que je détestais et que je ne voulais surtout pas être. Ce qui m’ a sauvé, c’est ce sentiment insupportable, et de vouloir m’en libérer à tout prix pour retrouver l’enthousiasme de l’amateur, quand je rêvais d’être cinéaste », Steven Soderbergh

« Même si ça peut être mal perçu, je pense sincèrement que, dans mon parcours, je dois surtout beaucoup à moi-même », Guillaume Canet

« Je n’ai jamais étudié le cinéma. Je pense que vous entourer de personnes qui partagent le même intérêt que vous est vraiment utile, enseignant ou cinéaste. Au bout du compte, vous faites vous même votre éducation », Rodrigo Cortés

Premier contact

A la lecture de ces parcours et paroles d’expériences vous aurez compris que commencer tôt ou tard n’est pas tant le facteur décisif que celui du passage à l’acte. On apprend par exemple beaucoup sur le cinéma en regardant des films, mais on n’apprend pas l’essentiel. On ne peut pas apprendre une langue en l’écoutant seulement. Il y a un moment où il faut répéter les mots qu’on entend, accepter de faire des erreurs et de passer à la pratique même s’il l’on sait que l’on ne sait pas tout. Il y a un moment où il faut se jeter à l’eau.

Pour ceux qui l’ignorait donc ou pensait la tâche trop insurmontable, devenir cinéaste relève avant tout d’une ambition personnelle forte où il n’existe pas de parcours idéal ni d’exemple à suivre. Le seul mot d’ordre qui vaille étant en fin de compte de saisir l’opportunité qui fasse le plus sens à vos yeux (stage concluant incitant à intégrer une école de cinéma, connaissance personnelle permettant de participer à des tournages, contexte favorable pour réaliser sa propre montée en compétence, atelier cinéma à proximité de chez soi…) et de toujours garder confiance.