Quel est le coût d’un (premier) film? et de quel type de coût faut-il parler?

L’ aventure de la création cinématographique  se cantonne t-elle à un investissement d’ordre purement matériel (temps, argent, logistique)? faut-il accepter l’idée qu ‘une certaine prise de risque ou sacrifice personnel en fasse partie? Autrement dit, jusqu’où le jeu en vaut-il la chandelle? sur une échelle allant du plus passionné et passionnel au plus raisonné et rationnel quel rapport à la création pensez vous entretenir? Des questions qui méritent d’être posées et qu’il faut se poser avant de s’embarquer (et d’embarquer des collaborateurs) sur un projet de la nature de celle d’une création cinématographique.

Un bateau, 3 personnages et un budget dérisoire ont révélé Roman Polanski récompensé par la Mostra de Venise, Prix FIPRESCI de la critique internationale et nominé aux Oscars (meilleur film en langue étrangère) et aux BAFTA Awards (meilleur film).

L’expérience du film fût un chemin de croix.. L’actrice jouait mal, sa voix fut notamment doublée. Le cinéaste doubla également lui-même la voix d’un des acteurs. Durant le tournage, il perdit son meilleur ami, fût confronté à la Police, subit un terrible accident de la route et divorça. Le couteau dans l’eau (1962) fut dézingué par les critiques de son pays et Roman Polanski parti pratiquement fauché pour Paris. En 2010, le magazine Empire le classe 64e des 100 meilleurs films (hors films anglophones).

Firelight (1964) premier long-métrage (2h15) de Steven Spielberg à 17 ans et auto-produit pour 500$!

Le cinéaste confesse qu’il s’agit davantage d’un baptême du feu que d’une première œuvre artistique aboutie (le film ne fût d’ailleurs jamais distribué). Un baptême qui lui permit néanmoins d’obtenir un poste de réalisateur chez Universal Studios au détriment de ses études secondaires qu’il abandonna (quelques décennies plus tard et père de famille, il reprit l’étude de ces années manquantes et obtint son diplôme).

Premier film de Jim Jarmush, de nombreuses fois nominé et gagnant au Festival de Cannes: Paterson (2016), Only Lovers Left Alive (2013), Broken Flowers (2005), Ghost Dog: The Way of the Samurai, Coffee and Cigarettes III (1993), Stranger Than Paradise (1984).

Permanent Vacation (1980) est un film de fin d’études qui a permis au cinéaste d’être repéré dans de nombreux festivals. Un film qui fût aussi financé de façon irrégulière, avec un prêt pour acheter une voiture et une bourse de scolarité, ce qui lui couta de perdre son diplôme d’études de cinéma!

Premier long métrage du déjà « légendaire » Christopher Nolan (Memento, Le prestige, Inception, The Dark Knight Rises, Interstellar…) Following – Le suiveur (1998) est auto-financé avec de l’argent économisé, pour un budget total de seulement 6000$ (inclut le prix de la caméra, une Arriflex 16BL acheté d’occasion pour filmer en 16mm)

Christopher Nolan a patienté et tenu bon une année entière, réalisant au cours de celle-ci son film par tranche de 15 minutes chaque Samedi (les acteurs et les membres de l’équipe technique, tous bénévoles, avaient un travail à assumer en semaine), exclusivement caméra à l’épaule et en lumière naturelle.

Buried (2010), premier film hollywoodien de Rodrigo Cortés, scénariste, réalisateur et monteur espagnol autodidacte. Succès international et une pluie de nominations (32) et  récompenses (15).

Les grands studios ont d’abord rejeté le scénario. Le cinéaste y a vu au contraire une formidable opportunité tout en admettant ne pas savoir comment il le réaliserait. Un an de préparation. 16 de jours de tournage éprouvant pour l’acteur Ryan Reynolds (cloitré dans une reconstitution partielle d’un cercueil en bois).

Another Earth (2011), premier film réalisé et monté par Mike Cahill et coécrit avec sa compagne Britt Marling actrice sans expérience et tenante du rôle principale. Ils arrivent à faire monter à bord de leur projet l’acteur professionnel William Mapother (Mission Impossible 2, Lost – Les disparus). Ticket gagnant, le film remporte le prix spécial du Jury du Festival de Sundance.

Le film est produit pour un budget très bas, de nombreuses scènes du film seront tournées au domicile familial, l’acteur William Mapother maquillé entre deux prises par l’actrice Britt Marling et Mike Cahill assura lui même la création des effets spéciaux avec son ordinateur portable.

Coherence (2013), premier film de James Ward Byrkit réalisé avec des amis majoritairement acteurs amateurs. 1 an de préparation. 5 jours de tournage, 5 victoires internationales. Un 5/5 exemplaire.

Durant l’année de pré-production l’épouse du cinéaste tomba enceinte et la date de tournage envisagée correspondait finalement à celle de la naissance (un problème à la fois de disponibilité personnelle et logistique pour le cinéaste devant réaliser le film et le faire dans sa propre maison!). L’agenda des acteurs rendait problématique le décalage ou découpage du tournage, ils décidèrent de tout accélérer et de tourner sur un laps de temps extrêmement condensé.

Que retenir de ces exemples ?

Sur le plan humain, un engagement personnel fort, dont le trait distinctif pourrait se résumer à une capacité de résilience doublée de celle d’assumer des risques personnels ou financiers (une problématique commune à tous les projets cinématographiques et d’autant plus dans ceux impliquant la charge de très importants budgets). Sur le plan matériel, un choix stratégique double, l’un concernant le recours à une logistique et une mise en scène minimaliste, l’autre concernant l’évidente nécessité de pratiquer tous les postes créatifs clefs : scénario, photographie, réalisation, montage.

L’écueil le plus courant des jeunes (et parfois moins jeunes) cinéastes est de se précipiter sur une bonne idée et de hâter l’intégralité du processus créatif. Soyons clair, un film se fabrique. Une fabrication dont le résultat sera à la hauteur du temps d’incubation (scénario/storyboarding) et préproduction (repérage/ répétition avec les acteurs/ mise en scène et cinématographie) préalables à la phase de réalisation. La réalisation d’une œuvre cinématographique est un travail méticuleux. Le cinéphile ou le critique de film aura vite fait de mentionner la prouesse d’un film réalisé en 16 ou 5 jours oubliant, le plus souvent, l’incroyable investissement personnel en amont du projet.

Chaque année ce sont des milliers d’aventures similaires qui se vivent à travers le monde. Nous avons choisi ces exemples afin de mieux marquer les esprits car il s’agit de films de cinéastes devenus célèbres, dont le talent est plébiscité par les critiques et spectateurs. Dans des recoins moins exposés de l’histoire du cinéma, vous trouverez des tours de force tout aussi impressionnant tel le premier film de Peter Emmanuel Goldman (figure de l’underground américain des années 60), Echoes of Silence (1965), n’ayant rien coûté au cinéaste à part son propre temps (il termina le film en 2 ans). Un premier film découvert en France par Jean-Luc Godard qui, bouleversé, lui obtint une bourse d’étude afin de le faire venir à Paris pour y rencontrer les cinéastes de la Nouvelle-Vague. Goldman y croisera notamment le chemin de Pierre Clémenti producteur de son second film, Wheel of Ashes (1968), qui décrochera une nomination au Golden Lion.

Christopher Nolan, de Following (6000$) à Interstellar (165,000,000$)

Le cinéma, terre de prédilection de destins artistiques et techniques exceptionnels

Rien n’est impossible à ceux qui tentent, Alexandre Le Grand.